Andy Warhol était un peintre d’histoire

« L’assaut des manifestants anti-ségrégationnistes par la chiennerie des state-troopers dont nous suivons le déroulement réel à travers quatre phases : le chien policier approche, il mord, il arrache le bas du pantalon d’un manifestant, celui-ci s’éloigne… le tout dans un rose de Times Square, un blanc de laboratoire de pharmacie, un bleu d’acier et un noir de sang caille, un noir de supplice. » Jean-Jacques Lebel décrit ainsi une série des sérigraphies de Warhol intitulées Race Riots.

Andy Warhol, Race Riots, 1963, sérigraphie sur toile, Walker Art Center, Minneapolis, copyright © Elventear, some rights reserved, image modifiée. Source : Flickr. Licence : Creative Commons.

Andy Warhol, Race Riots, 1963, sérigraphie sur toile, Walker Art Center, Minneapolis, copyright © Elventear, some rights reserved, image modifiée. Source : Flickr. Licence : Creative Commons.

Il s’agit d’un cycle de 13 toiles qui représentent les émeutes qui ont eu lieu en 1963 à Birmingham en Alabama. Ces événements étaient un des points les plus importants dans l’histoire du mouvement des droits civiques.

En s’appuyant sur cette série, Anne M. Wagner, historienne de l’art et critique, professeur à l’Université de Berkeley en Californie, avance une thèse qui paraît brave, dans l’article Warhol paints History, or Race in America, : Andy Warhol était un peintre d’histoire.

L’auteur ne s’attarde pas à démontrer le propos politique de l’oeuvre. Toutefois, elle mentionne le fait que dans la sérigraphie intitulé Little Race Riots, Warhol décide de n’ajouter que deux couleurs qui sont le bleu et le rouge. Ceci, selon l’auteur, contribue non seulement à renforcer l’effet dramatique de l’oeuvre (le rouge faisant une référence au sang), mais aussi fait signe au drapeau américain, ce qui renforce le sentiment que l’oeuvre est fortement politisée.

La thèse d’Anne M. Wagner paraît très étonnante : rien qu’affirmer qu’Andy Warhol était un peintre est déjà très risqué : vu que son procédé favori était la sérigraphie, il vaut mieux l’appeler l’artiste dans le sens plus général. L’auteur pointe elle-même le fait que les travaux de Warhol sont souvent rangés dans les catégories comme : art comme concept, art comme décision, art comme événement, voire même art comme comportement. Ainsi il est interprété plutôt comme bourreau de la peinture (à côté de Duchamp).

Cependant, selon Anne M. Wagner, malgré toutes les théories autour d’elles, les oeuvres d’Andy Warhol fonctionnent comme la peinture : dans la mémoire collective elles sont conservées en tant que tableaux. Bien qu’au premier regard, elles paraissent être trop « familières », trop proches de la vie quotidienne pour être qualifiées de peintures. Toutefois, face à cette étrange mise en scène de la réalité contemporaine, on commence progressivement à voir des allégorie dans des images comme Diptyque Marilyn Monroe (1962, Tate Gallery, Londres). Selon Anne Wagner ces oeuvres ne font référence ni au personnage particulier (comme Marilyn) ni à un événement précis mais elles évoquent les conditions de la vie de manière plus générale : Marilyn devient symbole de toute industrie de divertissement de l’époque. Cependant, il faut bien souligner que des oeuvres comme celles-ci ne comportent aucune analyse de contexte historique.

La série Race Riots possède, selon l’auteur de l’article, le « potentiel allégorique » : l’image, par son omniprésence dans les médias, nous est très familière, mais en même temps, elle paraît vide de sens en tant qu’oeuvre d’art. Pour ses oeuvres, Warhol a choisit des photographies du magazine Life, l’hebdomadaire le plus lu dans le milieu de la petite bourgeoisie des Etats-Unis de l’époque, les images ont donc été vues par un grand nombre d’Américains. Le photographe de Life, Charles Moore, a représenté toute une séquence narrative où le chien semble être prêt d’attaquer également le photographe.

Dans sa thèse, Anne Wagner va jusqu’à comparer le choix des tels photographies (parmi beaucoup d’autres présentes dans les médias de l’époque) aux tableaux de Jacques-Louis David, dans la mesure où les deux oeuvres expriment l’idée de capter « l’instant fécond », indispensable pour émouvoir le spectateur. De plus, dans Race Riots, Warhol travaille comme à son habitude une même image qu’il reproduit (comme c’est le cas du Diptyque Marilyn Monroe). En gardant les photographies de Charles Moore les unes à côté des autres, Warhol semble retourner à une temporalité plus classique, il raconte une histoire, tout comme le fait la peinture traditionnelle.

A travers cette oeuvre, Warhol restitue un événement particulier au sein d’enjeux plus généraux. Anne M. Wagner remarque que les images du cycle Race Riots représentent un conflit de race vu comme affrontement de deux hommes, où un homme noir est victime d’un homme blanc. Elle souligne ainsi une dimension très masculinisée de l’image et l’importance de la métaphore du corps dans les images des conflits raciaux.

Toutefois, face à Race Riots le spectateur ne peut pas abstraire les oeuvres d’un contexte politique très précis, contrairement aux productions typiquement pop de carrière de Warhol. L’auteur souligne également le fait que, contrairement aux autres catégories, la race est difficile à représenter par des images plus abstraites. De la même façon, le spectateur peut faire des Marilyn le symbole de Hollywood, mais la même opération n’est pas possible face à l’image d’oppression raciale qui va toujours renvoyer à un contexte très précis. Tout ceci permet de considérer Race Riots comme une peinture d’histoire contemporaine. Anne M. Wagner souligne également que le titre n’aide pas à la soustraction de l’image de son contexte : au lieu de nommer la série Protestation, Démonstration ou Violence d’état, Warhol a décidé de nous situer tout de suite dans le contexte des émeutes raciales.

En conclusion, on voit que tout au long de son texte, Anne M. Wagner s’attache à analyser le cycle Race Riots comme la peinture d’histoire en prenant pour point de départ un angle de réception. Ainsi elle démontre que la série Race Riots ne peut pas être prise comme une image typique du mouvement Pop art, ni du côté de sa production ni de celui de sa réception. Bien que le cycle soit un ensemble de sérigraphies, il reste une oeuvre narrative : Warhol y utilise un ensemble de quatre photographies qui racontent une histoire. De plus, elles renvoient à un contexte historique précis, dont le spectateur ne peut pas faire abstraction. Ainsi ce cycle se détache de l’ensemble de la production pop de l’artiste.

Aleksandra CZYZ

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