« Pas d’histoire, pas d’intrigue, simplement des incidents » : le cinéma d’Andy Warhol

« J’ai réalisé mes premiers films en utilisant, pendant plusieurs heures, juste un acteur faisant la même chose à l’écran : manger ou dormir ou fumer. J’ai fait cela car d’habitude les gens vont au cinéma juste pour voir la star, pour la dévorer, donc là vous avez une chance de voir la star aussi longtemps que vous voulez, qu’importe ce qu’elle fait, et de la dévorer autant que vous voulez. » Andy Warhol.

Andy Warhol, Screen Test de 1966 avec Lou Reed.

Tout au long de sa vie, Andy Warhol a réalisé, monté et produit environ 500 films. Pendant la première période de sa carrière de cinéaste, qui commence en 1963, Warhol avait pour habitude de filmer chacun des visiteurs de la Factory pendant plusieurs minutes. Les films issus de ces expérimentations sont des courts-métrages appelés Screen Tests. Ils montrent des gens de l’entourage de Warhol, qui sont aujourd’hui très souvent considérés comme des stars, c’est le cas de Lou Reed, dans leurs activités quotidiennes. On retrouve parmi eux Sleep (1963), où le poète John Giorno est filmé en train de dormir pendant vingt minutes. Dans la pensée de l’artiste, le film devrait être projeté en ellipse jusqu’à durer 6 heures. On y observe également plusieurs caractéristiques des débuts du cinéma de Warhol, telles que l’utilisation du plan fixe ou encore le tournage et la projection en temps réel. Ces principes sont poussés à l’extrême dans Empire State Building (1964), film qui présente un seul plan du fameux bâtiment new-yorkais pendant huit heures.

Ce film est emblématique de ce que John G. Hanhardt appelle  « l’esthétique fondée sur la répétition » qui, selon lui, caractérise le cinéma de Warhol. Ce chercheur, associé avec les plus célèbres des musées new-yorkais, tels que le MoMa, Whitney Museum et Salomon R. Guggenheim Museum, se concentre, dans ses travaux, tout particulièrement sur le cinéma expérimental. Il exprime ses pensées dans le catalogue de la première rétrospective parisienne d’Andy Warhol qui a eu lieu en 1990. Dans ses propos, il souligne le fait que la carrière de Warhol reflète l’histoire du cinéma : il a commencé par les films muets tournés avec le caméra fixe, pour passer par les films de genres Hollywoodiens et évoluer vers l’esthétique très expérimentale, visible par exemple lors de Exploading Plastic Inevitable (dont on a déjà parlé ici). John G. Hanhardt met en valeur la liaison entre la Factory et Hollywood, les deux lieux étant les usines où sont produits « des mythes et des héros pour l’Amérique du XXe siècle ».

Cette évolution qui consiste à expérimenter progressivement plusieurs techniques de tournage et de montage est visible au sein même des Screens Tests : bien que les premiers d’entre eux soit muets, on y retrouve progressivement des séquences avec de la musique, comme c’est le cas de ceux avec Lou Reed (voir la vidéo ci-dessus) ou avec Nico. Ces personnages, filmés comme des stars soulignent la liaison entre Hollywood et la Factory : Andy Warhol met en scène le star-système du monde underground. Warhol instaure ainsi un nouveau rapport d’intimité entre la star en train par exemple de boire du Coca (comme Lou Reed) et le spectateur : grâce au cadrage serré les deux sont très proches l’un de l’autre. Ainsi l’action très banale et quotidienne commence à être considérée comme presque intime.

Judith Benamou-Huet, journaliste et curatrice indépendante, dont les propos sont cités dans l’article Impossible d’échapper à Andy Warhol, également cité dans l’article, souligne une autre dimension des films de Warhol : « Son principe consistant à brancher et à laisser tourner la machine, comme une caméra de surveillance, est à l’origine de toute la télé-réalité ». On découvre ainsi le lien entre la caméra et le désir souvent exprimé par artiste qui consistait à devenir une machine. Dans un certain nombre de ses films on retrouve également le principe du travail à la chaîne, comme le démontre John G. Hanhardt. Ces mots ajoutent également un nouvel aspect à la relation entre le spectateur et l’acteur, le premier devenant l’espion du deuxième. On revient ainsi à la dimension dévoratrice, exprimée par Warhol dans la citation au début de l’article.

Jennifer Doyle, professeur d’histoire de l’art contemporain de l’université de California, également citée dans l’article, souligne l’importance de ces formes courtes de Warhol en disant : « Warhol a non seulement poussé le cinéma sur des terrains qui restent stimulants, mais ses films sont devenus, depuis quinze ans, le support de recherches sur la vie culturelle, sociale et sexuelle de cette époque ». On voit donc comment ces oeuvres, qui au premier regard peuvent être dépourvues du grand intérêt, deviennent les objets d’études à cause de la manière dont ils reflètent leur époque.

Ainsi on voit que l’oeuvre cinématographique de Warhol contient plusieurs points commun avec la peinture: les screen tests s’apparentent à des portraits. L’artiste parvient à installer une nouvelle relation entre le spectateur et la star filmée : le spectateur devient consommateur de la star dans son intimité. On retrouve donc le thème de la consommation de masse, cher à Warhol. Toutefois, comme le souligne Jennifer Doyle, ils restent en liaison avec le projet de créer un portrait de la société, le thème que l’on a évoqué précédemment.

Aleksandra CZYZ

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