memento mori

Ombres d’Andy Warhol

Andy Warhol, Self Portrait with Camouflages, 1986, sérigraphie sur toile, The Ella Gallup Sumner and Mary Catlin Sumner Collection Fund, copyright © Sharon Mollerus, some rights reserved. Source : Flickr.

Andy Warhol, Self Portrait with Camouflage, 1986, sérigraphie sur toile, The Ella Gallup Sumner and Mary Catlin Sumner Collection Fund, copyright © Sharon Mollerus, some rights reserved. Source : Flickr. Licence : Creative Commons.

Dans l’article précédent, sur les portraits, nous avons pu remarquer que les Ten Lizes de Warhol prenaient pour thèmes la dépersonnalisation et l’effacement. Nous allons voir que cette dernière thématique est reprise par l’artiste dans certains de ses autoportraits.

C’est le cas des séries Fright Wig et Self Portrait with Camouflage. Tout d’abord, on peut observer que l’autoportrait de 1986, représenté ci-dessus, montre Warhol autant qu’il le cache. En effet, on peut remarquer que la sérigraphie a été réalisée sur fond noir, ne laissant ressortir que les détails importants. Mais si l’on observe bien, seule la partie droite de son visage apparaît sur l’image ; l’autre s’efface dans le fond noir de l’œuvre. Elle devient alors synonyme de la disparition de l’artiste et de sa propre mort. Selon Catherine Bernard, « dans Self-Portrait (1978), l’artiste se représente déjà en ombre, comme porté au devant de sa propre disparition, tout à la fois immatériel et pur matériau de l’art, simple jeu d’ombre et de lumière. ». Ici, c’est également le cas. Andy Warhol se représente comme l’ombre de lui-même, comme un être qui n’appartiendrait déjà plus à notre monde, ce qui provoque chez le spectateur une sensation de malaise. Avec Self Portrait with Camouflage, non seulement l’artiste efface la partie droite de son visage, mais il tente de faire de même avec la partie gauche qu’il masque avec un camouflage.

Marie Cordié-Lévy écrit justement que les camouflages ont été ajoutés par-dessus la série des Fright Wig, réalisée au préalable. Selon elle, on a, dans ces portraits sur fond noir, « une confrontation magistrale avec le néant. ». Dans Self Portrait with Camouflage, le visage de Warhol se trouve en bas de la composition, ce qui n’est pas le cas dans ses autoportraits précédents. Cela renforce l’idée de chute que l’on a en regardant l’œuvre. Warhol par ces portraits nous montre son obsession pour sa mort prochaine. Toujours selon Marie Cordié-Lévy, le fait de se camoufler mettrait en avant un mécanisme de peur chez l’artiste. Elle pense qu’« Andy Warhol se lie désormais au regard du spectateur : il l’arrache de sa réalité pour l’entraîner jusqu’à lui, l’accompagner du monde des vivants à celui des morts et pourquoi pas, de la renommée éternelle. ». Warhol a eu en quelque sorte l’intuition de sa mort future puisqu’il a peint ses toiles seulement un an avant celle-ci.

Caravage, Méduse, 1595-1596, huile sur toile montée sur bois, tondo de 55,5 cm de diamètre, Galerie des Offices, Florence, copyright © Inconnu. Source : Wikipedia.

Caravage, Méduse, 1595-1596, huile sur toile montée sur bois, tondo de 55,5 cm de diamètre, Galerie des Offices, Florence, copyright © Inconnu. Source : Wikipedia. Licence : Creative Commons.

Il disait d’ailleurs : « Les gens me demandent un miroir et si un miroir regarde dans un miroir, qui est là pour voir ? ». Selon Marie Cordié-Lévy, nous pourrions faire un rapprochement entre la Méduse du Caravage, tableau qui représente justement un miroir, qui est le bouclier de Persée sur lequel se reflète Méduse, et les autoportraits de Warhol. En effet, plusieurs historiens de l’art ont vu dans le personnage de la méduse décapitée, les traits de Caravage lui-même. Il aurait alors représenté sa propre mort. Andy Warhol substitue aux serpents, des cheveux dressés sur sa tête et produit ainsi « une version pop de la méduse du Caravage. ». Mais, toujours selon l’auteur, son regard frontal et vide a remplacé les yeux détournés du Caravage, représenté en méduse. Ces derniers qui, chez l’artiste italien de la Renaissance, montraient qu’il se détournait de la pensée de sa propre mort, indiquent au contraire chez Warhol, que l’artiste la regarde en face et se trouve prêt à l’affronter.

Nous retrouvons aussi ces éléments mêlés à ceux des vanités dans d’autres séries, comme avec les Self Portrait with Skulls. On y voit, dans la version de 1978, Andy Warhol, portant un crâne vert sur sa tête. La manière dont ont été appliquées les couleurs pastel, nous donne l’impression que le crâne serait comme un masque prêt à tomber sur le visage de Warhol et renverrait de nouveau, à l’idée de mort prochaine. Cela rejoint aussi la notion de memento mori. L’artiste, sentant qu’il est proche de la mort, médite à propos cette dernière et invite le spectateur à faire de même.

Nous pouvons ainsi remarquer que les autoportraits réalisés dans la dernière partie de la carrière de Warhol, sont empreints de l’idée d’effacement et de mort de sa propre personne. Le rapprochement que l’on peut effectuer avec le tableau de Caravage, nous montre que l’artiste est conscient qu’il va mourir prochainement au moment de la réalisation de ses autoportraits. De même, les Self Portrait with Skulls reprennent ces idées et rejoignent le thème des memento mori qui, tout en ayant pour but de méditer sur la mort, montrent que l’artiste y pense lui aussi. Ces autoportraits mettent donc en avant une face plus sombre d’Andy Warhol, qui ne correspond pas du tout à sa production Pop, et qui est peut-être moins connue du grand public.

Auriane

Publicités

Des sujets empruntés à la peinture classique

On a vu dans l’article précédent qu’Andy Warhol avait réalisé plusieurs séries sur la mort. Celle des Skulls en fait partie. Il l’a commencée en 1968, après un attentat au cours duquel Valérie Solanas lui avait tiré dessus. On pourrait trouver qu’il y a une certaine continuité dans son travail, puisqu’il avait déjà peint avant cette date des œuvres sur le thème de la mort. Mais en réalité, cet événement a produit chez Warhol une véritable obsession pour ce sujet. Cependant les Skulls prennent ici une autre dimension que l’Electric Chair.

En effet, selon Jakuta Alikavazovic, les crânes sont une reprise de memento mori tels qu’on a pu en représenter à la Renaissance. Ils « font référence sans ambiguïté, aux vanités baroques » et amèneraient l’homme à réfléchir à sa propre mort et à la précarité de son existence. Cette signification est renforcée par l’emploi de la sérigraphie, et de la technique sérielle qui renvoie « au sentiment aigu du transitoire », thème qui est justement celui des vanités.

Andy Warhol, Skulls, 1976, peinture acrylique et sérigraphie sur 6 toiles, chaque toile mesure 38.30 x 48.30 cm, National Galleries of Scotland and Tate, Edimbourg, copyright © appelogen.be, some rights reserved. Source : Flickr.

Andy Warhol, Skulls, 1976, peinture acrylique et sérigraphie sur 6 toiles, chaque toile mesure 38.30 x 48.30 cm, National Galleries of Scotland and Tate, Edimbourg, copyright © appelogen.be, some rights reserved, image modifiée. Source : Flickr. Licence : Creative Commons.

Le crâne, symbole traditionnel de la mort, est alors répété six fois, avec des variations de couleurs, ce qui renforce l’impression de confrontation avec le spectateur. Warhol nous montre que Skulls représente tout le monde et met le spectateur face à sa propre mort. De plus, comme on peut le lire sur le site des National Galleries of Scotland and Tate, on peut penser que l’ombre des crânes prend la forme d’un visage de bébé de profil. On n’est pas sûr que cette représentation soit volontaire mais si c’est le cas, l’œuvre prendrait alors une dimension allégorique des différents âges, ce qui appuierait le message qu’elle délivre. La jeunesse se trouverait ainsi dans l’ombre de la mort, qui représenterait son destin inexorable. La combinaison entre la vie et la mort augmente donc l’efficacité de l’œuvre.

Andy Warhol, The Last Supper, 1986, acrylique et sérigraphie sur lin, 198,1 x 772,2 cm, The Baltimore Museum of Art, Baltimore, copyright © Sharon Mollerus, some rights reserved. Source : Flickr.

Andy Warhol, The Last Supper, 1986, acrylique et sérigraphie sur lin, 198,1 x 772,2 cm, The Baltimore Museum of Art, Baltimore, copyright © Sharon Mollerus, some rights reserved. Source : Flickr. Licence : Creative Commons.

Une autre série, qui reprend aussi un thème de la Renaissance, est The Last Supper, d’après la Cène de Léonard de Vinci. Là encore, l’œuvre est modernisée : contrairement aux nombreuses couleurs présentes dans le tableau original, l’image sérigraphiée apparaît en double et de couleurs jaune et noir. A l’origine, cette série a été commandée par le galeriste Alexandre Iolas, en 1984, comme on peut le lire sur le site du Guggenheim, pour une exposition au Palais Stelline à Milan. Mais cet ensemble d’œuvres témoigne aussi d’une quête du spirituel et peut-être de rachat. Le thème des memento mori pourrait alors rejoindre celui de la Cène. En effet, à la Renaissance, on trouve des représentations, sous forme de memento mori, de Marie-Madeleine repentante. De même, la Cène de Léonard montre l’instauration de l’eucharistie lors du dernier repas avant l’arrestation du Christ et cette dernière rappelle qu’il va par la suite être torturé puis crucifié et renvoie donc à son sacrifice pour sauver les hommes. En cela, l’œuvre rejoint également en quelque sorte le thème de la mort, puisque ce repas du Christ est le dernier avant la suite d’événements qui le mèneront à la crucifixion.

On remarque encore une fois, que l’on se trouve avec ces sérigraphies, bien loin du mouvement du Pop art. En effet, ces deux œuvres, qui peuvent s’inscrire dans un thème de la mort plus spirituel, sont, comme on l’a vu, des reprises directes de sujets empruntés à la peinture classique. Warhol modernise les peintures en employant le procédé de la sérigraphie, et cela, contrairement à ce que l’on pourrait penser, appuie le message transmis par l’œuvre au spectateur.

Auriane