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Une version rock du Pop Art – Andy Warhol et le Velvet Underground

« Combinées avec une musique caustique et agressive, les paroles de Lou Reed inspirées par la vie de la Factory eurent pour résultat de donner naissance à un groupe Pop Art très anticonformiste. »

L’expression paradoxale du « groupe Pop Art très anticonformiste » a été utilisé par Stéphane Dorin, professeur à l’Université Paris 13 dans son article Style du Velours : sociologie du transfert de capital symbolique entre Andy Warhol et le Velvet Underground (1965-1967).
Cet article montre les détails de la collaboration entre Andy Warhol et le Velvet Underground en analysant le rôle d’Andy Warhol dans le lancement du groupe. L’artiste n’y est traité ni comme un manipulateur cynique qui utilise le jeune groupe pour ses ambitions, ni comme un bienfaiteur innoncent. Au contraire, la relation entre lui et le groupe de musique est envisagée comme une échange dont les deux côtés tirent profit. Ainsi le Velvet Underground acquiert un statut d’un groupe iconique dont une image est clairement définie.

La pochette du premier album du Velvet Underground, 1967. Copyright © Ian Burt, some rights reserved. Source: Flickr.

Andy Warhol, La pochette du premier album du Velvet Underground, 1967, copyright © Ian Burt, some rights reserved. Source: Flickr. Licence : Creative Commons.

Le début de cette collaboration a lieu en 1965. Le milieu des années soixante est très important dans la carrière de Warhol : sa position sur la scène artistique se renforce, il continue à produire des sérigraphies et gagne de plus en plus de l’argent. La collaboration avec le Velvet Underground lui permet de conquérir un nouveau champ artistique qui relève à la fois de l’art et de l’industrie : la musique. De plus, il attire l’attention d’un nouveau public constitué de passionés du rock et, au sens plus large, le milieu underground.

La position de Warhol au sein du groupe est très précise : il est un mécène, un producteur et un manager. Il leur fournit un espace de répétition dans la Factory, il leur achète du matériel et grâce à lui le groupe obtient un contrat pour son premier album, produit en 1967.
Toutefois, son influence sur le groupe dépasse celui d’un simple producteur : il contribue à changer profondément l’image du groupe qui est désormais doté d’une « dimension pop » du charisme et de la séduction. Ce processus passe d’abord par le personnage de Nico, chanteuse et mannequin que Warhol introduit dans le groupe. Elle sert à la fois à enrichir la dimension sonore (sa voix forme un contre-point à la voix de Lou Reed, le leader et le parolier du groupe) et à alléger l’image du groupe, lui donne une dimension plus attirante. Lou Reed et Nico deviennent les icônes pop : ils constituent deux principes opposés qui se complètent, en formant un ensemble à la fois séduisant et inaccessible.

La redéfinition de l’image passe aussi par le changement de la tenue vestimentaire du groupe, notamment de Lou Reed. Dans une certaine mesure il imite le style de Warhol lui-même, qui marquait son excentrisme en s’habillant comme les jeunes homosexuels de Greenwich Village : il combinait les éléments en cuir avec le tee-shirt du marin et les lunettes du soleil. Ces habits facilement reconnaissables et extravagants marquent une filiation du Velvet Underground au mouvement du Pop art, dans la mesure où ils deviennent les stars à l’image de Warhol lui-même.

L’auteur souligne la dimension importante de la Factory dans la première période du groupe. Selon elle, la Factory était pour eux beaucoup plus qu’un simple lieu de répétitions : elle était un vrai lieu de formation. Sa description, très précise, vient de compléter l’article précédent qu’on lui a consacré. Stéphane Dorin y évoque plusieurs éléments « mythiques », comme des murs couverts d’aluminium (ce qui renforce la comparaison avec une usine) ou les rôles précises de chacun (comme Gerard Malanga, une sorte de directeur des relations publiques). Cet endroit et les gens qui le fréquentent forment une subculture à part entière, un mélange des plusieurs couches sociales.

Toutefois, la Factory n’est pas seulement réduite à cette image iconique. Bien au contraire, Stéphane Dorin souligne le système de répartition stricte des tâches et des espaces, ainsi que les relations hiératiques au sein de cette subculture où toute existence dépend de la volonté de Warhol.
Ce mélange s’avère être favorable au développement du Velvet Underground : le mode de vie de la Factory, où ni les drogues ni l’amour libre n’étaient tabous, inspire les paroles de plusieurs chansons, qui deviendront ensuite les plus connues du groupe : Heroin, I’m waiting for a men (qui parle d’une transaction avec le dealer) ou Venus in Furs (qui traite des relations sadomasochistes). Ces chansons soulignent à la fois le caractère underground du groupe, qui va à l’encontre des conventions sociales, et leur dimension pop : aucune de cette situation de doit pas être prise au sérieux, elles sont conçues comme des compte-rendus et non pas comme des jugements. Ainsi le pop acquiert une dimension plus profonde, en devenant une attitude de distance envers la réalité.

Cette distance et décalage sont particulièrement visibles au sein des manifestations du groupe, notamment celui dans l’Hôtel Delmonico. Lors d’un banquet de psychiatres, le Velvet Underground avait fait un concert inattendu, bruyant et chaotique, tandis que les membres de la Factory posaient au psychiatres des questions sur leurs vies sexuelles. Le lendemain, la presse a appelé cette manifestation « Syndrome POP at Delmonico’s ». Cet événement va au-delà d’un simple concert : il devient une performance de l’avant-garde qui questionne le réel et l’ordre social. Il contibue aussi à la popularisation du mouvement au sein d’un public intattendu et assure intérêt de la part de la presse.

La collaboration entre Andy Warhol et le Velvet Underground s’est concentrée surtout autour de ces manifestations. De façon surprenante, le 1er album du groupe ne lui a pas apporté une reconnaissance plus grande que précédemment.

En conclusion, Stéphane Dorin décrit de manière très précise les différents aspects de la collaboration entre Andy Warhol et le Velvet Underground. Il désigne les démarches pour s’imposer sur le marché : image définie, performances choquantes, attirer la presse, en montrant ainsi divers étapes de formation des icônes du pop. Ainsi le Velvet Underground sort de l’esthétique « trash » pour affirmer une image plus intellectuelle, en liaison avec des phénomènes artistiques de l’époque. Cependant, même au sein de cette collaboration dans l’esprit pop, l’auteur prend soin de souligner son autre dimension qui est l’attitude de distance ironique envers la réalité. De plus, la Factory, bien qu’ elle soit décrite comme une véritable usine, acquiert aussi de l’importance d’une subculture et d’une avant-garde artistique.

Aleksandra CZYZ

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